La fonction achats prend de l'envergure



Les Echos, lundi 9 janvier 2006

MURIEL JASOR

La direction des achats s'implante dans des domaines nouveaux et se rapproche de la direction générale. Mais développer une culture achats prend du temps.

Rares sont aujourd'hui les entreprises qui peuvent se passer d'une direction achats. Et pour cause, elle est devenue un levier efficace pour réduire les coûts.

« Le directeur des achats, c'est un peu le Kofi Annan de l'entreprise », s'exclame Luc Volatier, vice-président achats monde de Numico, un des leaders mondiaux de l'alimentation pour nouveau-nés et de la nutrition clinique. La comparaison fait sourire, mais elle montre combien la fonction achats s'est imposée ces dernières années. Une étude de 2004 réalisée par BearingPoint conjointement avec l'Essec, Microsoft et Novamétrie avait révélé son rôle de plus en plus stratégique. Un an après, les mêmes protagonistes soulignent sa progression dans des domaines nouveaux ainsi que sa plus grande proximité avec les directions générales. Il n'empêche. Dans son fonctionnement quotidien, les relations de la direction des achats avec les directions opérationnelles sont compliquées. Le compromis entre la meilleure prestation possible et le meilleur prix n'est pas toujours aisé à trouver.

Rares sont aujourd'hui les entreprises qui peuvent se passer d'une direction achats. Et pour cause, « les directions générales se rendent compte que c'est un levier efficace pour réduire les coûts », remarque Jean-Marc Baron, senior advisor chez BearingPoint (*). Ne pouvant pas indéfiniment augmenter leurs prix, elles jouent sur les marges en diminuant le coût de revient. Quel que soit le domaine d'activité, la fonction achats se mue en arme de compétition et en « moteur à économies » car, son rôle premier est de mutualiser les coûts entre les services et, pourquoi pas, entre les pays. « Nous sollicitons régulièrement les opérationnels pour connaître leurs besoins à couvrir. En globalisant les volumes sur plusieurs filiales, nous arrivons à avoir des marges de remise de 25 à 75 %, ce que nos filiales auraient du mal à obtenir en agissant seul », explique Pascale Krief, responsable des achats au sein de Société Générale Asset Management (SGAM), filiale du groupe Société Générale, spécialisée dans la gestion d'actifs pour le compte de tiers.

« La prise de conscience est récente dans les secteurs de la banque et de l'assurance. Et sur ce terrain, le secteur public monte, lui aussi, en puissance », précise Patrick Pourchet, responsable pédagogique du mastère spécialisé gestion des achats internationaux. Plus la fonction achats est placée au coeur même de la production de l'entreprise, plus son rôle est stratégique. Au point d'apparaître au sein du comité exécutif, comme chez Eurocopter (où 75 % du coût d'un hélicoptère est externalisé). « Mais cela reste aujourd'hui encore assez marginal », reconnaît Grégory Kochersperger, vice-président de Mercer Management Consulting.

Donner de l'information

Les entreprises qui se sont engagées dans un processus d'achats élaboré ont souvent mis plusieurs années pour y parvenir ou bien y travaillent encore. C'est souvent vécu comme une petite révolution, c'est pourquoi l'exercice ne s'opère pas du jour au lendemain.

Première étape, le déploiement d'une fonction achats digne de ce nom. Bouygues Construction a créé, il y a cinq ans, un GIE achats : l'équipe des débuts, de 37 acheteurs, s'est étoffée et compte aujourd'hui 140 personnes. Il y a dix-huit mois, Sylvie Noël a, quant à elle, été nommée responsable de la division achats pour le groupe Maif, avec pour mission de développer cette fonction : « Depuis le début de l'année, j'ai recruté cinq personnes, dont trois acheteurs. Auparavant, le rôle du service achats consistait davantage à faire de l'approvisionnement que des achats en tant que tels », remarque-t-elle, bien décidée à donner plus d'ampleur à sa division.

Or, développer une culture achats prend du temps. C'est un processus long, qui doit s'opérer de façon transversale. Cela bouleverse les habitudes, c'est donc forcément complexe. Les directions opérationnelles doivent accepter de travailler avec les achats et ne pas voir cette collaboration comme une ingérence mais comme un atout. Charge aux acheteurs de ne pas imposer leur vision et leurs décisions, sinon l'échec est assuré. « Nous ne sommes pas là pour prendre mais pour donner. Donner de l'information, du savoir et du temps », assure Luc Volatier.

La multiplicationdes interactions entre direction achats et directions opérationnelles est donc essentielle. « Cela prend un peu plus de temps mais c'est nécessaire si l'on veut que le processus d'achats soit plus efficace », souligne Pascale Krief. « La valeur ajoutée d'un acheteur est précieuse. Il peut aider à faire évoluer le cahier des charges pour faire jouer plus finement les règles de concurrence », explique Jean-Marc Baron.

Pratiquer la transversalité

Chez Eurocopter, des équipes projets rassemblant acheteurs et opérationnels travaillent ensemble. « Nous avons très longtemps fonctionné en série. Le bureau d'études faisait son travail puis transmettait le dossier à l'acheteur, qui lui-même le communiquait à l'approvisionneur puis à la production et au service client. Or, les problématiques étaient à chaque fois repoussées d'un cran, explique Philippe Monteux, nommé il y a deux ans directeur des achats groupe chez Eurocopter, avec pour mission de donner une nouvelle impulsion à cette direction. « Là, le cycle de vie du produit est considéré dans sa globalité et les acteurs sont impliqués dès le début », poursuit-il.

Plus de rigueur, plus de travail en équipe et davantage de transversalité. Selon Grégory Kochersperger, pour créer une véritable cohésion, il faut encore aller plus loin et aligner toutes les fonctions sur le même objectif : la maîtrise des coûts et la performance. « Cela doit être porté par tous et non plus seulement par la direction achats, souligne-t-il. Cela oblige les opérationnels à ne plus se tourner vers les achats simplement pour trouver une solution à meilleur coût mais aussi pour changer et faire évoluer leurs habitudes. »

Mais pour y arriver, la direction achats doit être partie prenante du processus de décision et donc, intervenir suffisamment en amont. Dès lors, les achats ne sont plus seulement un moyen mais un support indispensable et incontournable. « Leur rayon d'action s'est élargi [maîtrise d'ouvrage, communication, marketing, formation, NDLR] et touche aujourd'hui de plus en plus les prestations intellectuelles, comme la formation, la communication ou l'assistance technique », souligne Jean-Marc Baron.

Des prestataires intellectuels pas toujours ravis du sort qui leur est réservé. « L'opérationnel me connaissait et appréciait beaucoup la qualité de mes services. Je devais cependant me faire référencer auprès de la direction des achats pour participer à un appel d'offres. Quelle déconvenue ! J'offrais le meilleur service pour un coût en milieu de fourchette mais j'ai été placé sur liste noire parce que je refusais de baisser mes prix. Les responsables des achats n'ont même pas pris la peine de me rappeler. Ils ont traité mon cabinet comme n'importe quel fournisseur lambda », se plaint un consultant. La direction des achats et l'opérationnel concerné ont ensuite dû longuement s'expliquer.

CAROLINE MONTAIGNE ET MURIEL JASOR


Note(s) :

(*) BearingPoint France (700 collaborateurs) est issude l'activité de conseil d'Andersen qui a rejoint en 2002 BearingPoint Inc. (un des leaders mondiauxdu conseil en managementet en technologie avec 17.000 collaborateurs dans 52 pays ; anciennement KPMG Consulting Inc.).



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